Platine Magazine
Propos recueilis par Ludovic Perrin et Gilles Cianfarani
Retranscription de Céline Vallet


[Interview de Michael Jones]

Platine : Il y a quelques mois, tu sortais un deuxième album solo, 12% blues, avec pour premier extrait " Le temps fait mentir "...

Michael Jones : Depuis longtemps, nous étions d'accord sur le fait que le titre fort de l'album était " Oublié ", le deuxième extrait. Mais je préférais montrer une autre facette avant, car l'album est plus acoustique qu'électrique. " Le temps fait mentir " donnait une bonne idée de ce que sont les huit titres acoustiques de l'album.


Platine : Tu as enregistré dans quatre studios différents, mixé dans un cinquième. Cet album semble avoir nécessité beaucoup de temps et d'argent ?

Michael Jones : Non, je n'ai eu qu'un mois et demi de studio. C'est pour ça que je n'ai pris que des musiciens que je connais bien : le batteur Christophe Deschamps avec lequel j'ai aussi réalisé, le pianiste Jean-Yves d'Angelo qui m'a fait les pianos en trois heures, le bassiste Guy Delacroix... Je ne suis pas sûr que des jeunes auraient joué aussi vite et autant dans l'esprit. Je n'avais pas besoin d'un guitariste de grunge. Et si je suis allé dans cinq studios, c'est que chacun d'eux était le meilleur pour ce que j'avais envie de faire : le Manoir est excellent pour les rythmiques où on peut jouer live, l'Hacienda est génial pour l'acoustique, Twin parce que c'était plus économique de faire les percussions à Paris avec Denis Benarrosh, au mieu de le faire se déplacer dans le Sud, Concordet parce que j'avais juste besoin d'un micro et d'un mec avec des oreilles pour le chant, Polygone parce que c'est Neil Dorfsman qui voulait aller là.


Platine : Les textes sont tous axés autour de l'amour déçu, l'amour trompé, le temps qui passe....

Michael Jones : Non, " Le temps fait mentir ", c'est plutôt une chanson sur le droit avec l'âge de changer d'avis, que ce soit sur l'amour ou les convictions politiques. Mais c'est vrai que ce sont des chansons d'un mec de 45 ans. C'est plus du blues, mélancolique, mais pas désespéré.


Platine : Musicalement, trouves-tu que c'est du blues ? Penses-tu appartenir à la même famille que Paul Personne ?

Michael Jones : A 12% seulement ! (rires). Plus sérieusement, le blues, c'est un état d'esprit plus qu'un style de musique. Le blues français, ce n'est pas le boogie-woogie !


Platine : Dans le blues du piano-bar, tu dis : " Je vais pas chercher à tout prix à rentrer dans l'Histoire.. ". C'est un peu ce que tu ressens du fait d'être depuis vingt ans dans l'ombre de Goldman ?

Michael Jones : Non, c'est juste l'histoire d'un musicien de piano- bar qui joue pour son plaisir, sans ambition d'être en tête des affiches. Mais c'est vrai que je me reconnais aussi là-dedans.


Platine : Tu évoques beaucoup la bière qui est citée dans deux des chansons de ton album...

Michael Jones : Trois ! Et en plus, la pochette, c'est un dessus de canette de bière ! La bière, c'est la boisson conviviale par excellence... avec le vin...


Platine : Dans " Déjà demain ", on trouve une phrase étonnante : " Plus le temps de changer de sexe, c'est déjà demain ". Quel est son sens ?

Michael Jones : Que le temps passe horriblement vite. Je me souviens d'un temps où j'avais 16 ans, j'avais envie d'en avoir 18...


Platine : Regrettes-tu d'avoir voulu accélérer le temps ?

Michael Jones : Oui, j'ai une fille de 21 ans et je ne l'ai pas vu grandir. J'en ai une autre de 2 ans et demi et je veux davantage prendre le temps avec elle.


Platine : Les textes de cet album sont-ils de toi ?

Michael Jones : Non, cette chanson " Déjà demain ", est entièrement de Jean-Félix Lalanne, mais il a le même âge que moi. Il y a des titres de Jacques Veneruso et aussi Gildas Arzel.


Platine : Il y a aussi pas mal de noms inconus...

Michael Jones : Oui, ce sont des étudiants de Francis Cabrel que j'ai rencontrés à Astaffort lors d'un stage où j'étais consultant. Ils ont surtout travaillé sur les textes en français car j'avais déjà fait les musiques et des textes en anglais. Sauf une, " Sans rancune " où les stagiaires ont tout fait.


Platine : Tu es compositeur mais aussi parolier : tu as adapté en français " Vivre pour mourir ", tu as co-signé " Oublié " et " Le Blues du piano-bar ". Pourquoi, alors que Jean-Jacques a écrit autant pour votre trio, n'as-tu jamais fait de même ?

Michael Jones : Parce que personne ne me l'a jamais demandé ! On m'a toujours invité à venir jouer de la guitare. Même quand on parle de FGJ, on ne parle jamais de moi comme chanteur, alors que je chante autant que Jean-Jacques ou Carole... Dans une moindre mesure, je suis un peu comme Hendrix : on se souvient de lui comme guitariste et on a oublié le compositeur et le chanteur.


Platine : En souffres-tu ?

Michael Jones : Non, c'est déjà super gratifiant d'être reconnu comme guitariste. J'ai joué sur les albums de Pagny, Hallyday...


Platine : Hallyday ne t'as jamais demandé de lui faire écouter tes musiques ?

Michael Jones : Non, il avait demandé à Jean-Jacques, donc... voilà. Maintenant, ça commence. J'ai rendez-vous avec un jeune artiste, mais comme rien n'est fait, je ne peux pas dévoiler son nom.


Platine : Quels sont les artistes qui ont bercé ton enfance au Pays de Galles où tu as eu 8 ans en 1960 ?

Michael Jones : Plutôt Cliff Richard et les Shadows, mais la période rock. J'aimais bien le skiffle de Tommy Steele, Lonnie Donegan... Avant le rock'n' roll, de 6 à 12 ans, la seule musique qui m'ait marqué était le folklorique. Je faisais même partie à l'école d'un groupe gallois. C'est là, en 1964, que j'ai commencé à m'intéresser aux Beatles, car ils m'apportaient vraiment quelque chose de nouveau.


Platine : Quand as-tu commencé à chanter ?

Michael Jones : J'ai toujours chanté. Après le groupe gallois, j'ai été dans la chorale masculine classique du Pays de Galles. J'avais entre 13 et 15 ans et j'étais alto. Il m'est même arrivé de chanter avec le London Symphony Orchestra. J'ai arrêté lorsque j'ai mué, tardivement.


Platine : Quand as-tu composé tes premières chansons ?

Michael Jones : Étrangement, j'ai commencé à écrire des poèmes à l'école. Un jour, le prof, qui les avait lus et appréciés, a voulu que j'en récite un devant tous les élèves... La cour de récréation n'a plus jamais été la même. Pendant les deux années scolaires suivantes, les garçons me traitaient de gonzesse : ça m'a permis d'apprendre à me battre... Ça m'a aussi coupé l'envie d'écrire pendant dix ans.


Platine : Quand à 16 ans, en 1968, tu fais partie du " Urban District Council Did Dob Band ", tu chantes des reprises des " Who ". Ça te rapporte de l'argent ?

Michael Jones : Pas vraiment, ça payait le matos. On jouait dans les bals avec plein de groupes : chacun son heure. De plus, je ne pensais pas devenir chanteur. Je faisais des études, une sorte de BTS de mécanique automobile de sport, pour devenir cadre chez Ford.


Platine : Pourquoi alors tout lâcher pour venir en France en 1971 ?

Michael Jones : Je ne suis pas venu m'installer en France en 1971, mais simplement passer des vacances avec mes parents en Bretagne. Comme je m'y faisais royalement chier, un soir, je suis allé rencontrer un groupe qui jouait à la fête du village, et j'ai fait le bœuf avec eux. C'est parti comme ça et j'ai passé le reste de mes vacances à chanter avec eux. A la fin des vacances, ils m'ont proposé de m'engager pendant un an. Je trouvais très bien de prendre une année sabbatique, avant de commencer à travailler, surtout que c'était bien payé.


Platine : Que chantiez-vous, toujours le rock ?

Michael Jones : Non, du rythm and blues, Otis Redding, Wilson Pickett ou Chuck Berry... Pas " Dock of the Bay " qui était trop gentil, mais plutôt " Respect " ou " Try a little Tenderness ", plus blues. On avait une section de cuivres et ça sonnait pas mal. Cette période a duré jusqu'à Taï Phong.


Platine : N'as-tu pas eu envie de repartir ?

Michael Jones : Jamais ! On s'ennuie beaucoup moins en France qu'au Pays de Galles.


Platine : Sur ta bio, on lit Taï Phong de 1976 à 1979, pourtant tu n'es crédité que sur le troisième et dernier album du groupe.

Michael Jones : Oui, mais je suis arrivé dans le groupe un an après " Sister Jane ", à la sortie du deuxième album " Windows " en 1976 avec le single " Games ". Le groupe souhaitais faire une tournée pour présenter l'album. Comme Jean-Jacques ne voulait pas faire de scène, je l'ai remplacé.


Platine : Tu t'es bien intégré au groupe, puisque sur le dernier album " Last Flight ", non seulement tu joues de la basse et de la guitare, mais tu chantes sur cinq des six titres, dont deux que tu composes...

Michael Jones : " Thirteenth Place ", je l'ai écrit avec Pascal Wuthrich qui est un très bon clavier. " How Do you do ", je l'ai fait seul.


Platine : Jean Mareska, votre directeur artistique, nous a raconté que l'ambiance était catastrophique à la fin... Que pensais-tu des membres de Taï Phong ?

Michael Jones : L'ambiance musicale était catastrophique, pas l'ambiance humaine, car j'étais très ami avec Stéphane Caussarieu et, bien sûr, avec Jean-Jacques. En revanche, je ne peux pas dire qu'avec Khanh et Taï, nous avions des atomes crochus. A la fin du groupe, on n'écoutait plus du tout les mêmes musiques : Stéphane et Pascal aimaient Weather Report ; Khanh, Pink Floyd et Supertramp ; Jean- Jacques et moi AC / DC.


Platine : Qu'as-tu fait après Taï Phong ?

Michael Jones : Jean Mareska m'a proposé de faire partie d'un nouveau groupe, Week-End Millionnaire : trois chanteurs et des musiciens qui accompagnaient dont Gérard Bikialo, Jean-François Gauthier et moi. J'ai bossé deux ans et demi dans ce groupe jusque vers 1982. Avec ces musiciens, j'ai également monté une formation en parallèle, Gulf Stream, qui était produite pas William Sheller. J'en ai un très mauvais souvenir. Pas uniquement musicalement. Je crois que j'y ai vu ce qu'il y a de pire dans le show-biz : des mecs qui me disaient comment m'habiller, comment me tenir. Tout juste s'ils ne m'avaient pas mis des plumes dans le cul ! Halte ! D'autant plus qu'en studio, quand j'arrivais pour bosser, tout le monde marchait à la coke. Une horreur ! Le lendemain de la sortie du disque, j'ai tout lâché et je suis retourné à Caen.


Platine : Continuais-tu à voir les anciens membres de Taï Phong ?

Michael Jones : Seulement Jean-Jacques qui commençait à marcher avec " Il suffira d'un signe " et " Quand la musique est bonne "... C'est en 1983 que j'ai commencé à travailler avec lui, après la sortie de son deuxième album. C'était sa première tournée. Depuis, je les ai toutes faites, on m'entend sur les live, " En public " de 1986 ; " Traces " de 1989. Je suis le seul survivant de la première tournée.


Platine : Tu as commencé en solo avec le single " Viens " vers 1983, puis celui de " Guitar man " en 1985 avant de sortir l'album " The swinglers "...

Michael Jones : " Viens " est une chanson que Jean-Jacques m'avait écrite en français, avant que je compose seul " Guitar man ". J'ai dû faire trois singles, puis la maison de disques m'a enfin permis de faire un album.


Platine : Après les tournées, tu participes aux séances des albums studio de Jean-Jacques...

Michael Jones : Pas tout de suite, car, quand j'ai fait la première tournée, " Positif " en 1984, était déjà enregistré. En revanche, sur " Non Homologué " et " Entre gris clair et gris foncé " c'est moi qui joue.


Platine : Pourquoi ne pas avoir continué ta carrière solo en parallèle avec le trio de 1990 à 1996 ?

Michael Jones : Parce que FGJ me prenait tout mon temps, je n'étais plus uniquement musicien comme auparavant : un an et demi de travail pour chaque album FGJ, puis la promo, et chaque fois une tournée de presque deux ans. Ensuite, nous avons enregistré deux albums et deux live de 1990 à 1995.


Platine : Etait-ce frustrant pour toi de ne pas avoir le temps de continuer ta carrière en solo ?

Michael Jones : Non, pas du tout, car j'ai toujours aimé chanter en groupe. Je n'aime pas être devant, ce n'est pas mon truc.


Platine : En 1990, le trio sort son premier single, " Nuit " en Angleterre. As-tu eu une émotion particulière ?

Michael Jones : Aucune, car je me sens français désormais. En plus, on n'est jamais allé faire de la promo là-bas, même si ça passait douze fois par jour sur MTV.


Platine : A la sortie du premier album trio, était-il prévu pour durer ou était-ce un one shot ?

Michael Jones : Au départ, le trio était un one shot, on n'imaginait pas que ça allait durer six ans. Et ce n'est pas fini, car ce n'est pas la première fois qu'on chante chacun de notre côté. En 1992, Jean-Jacques chantait déjà seul le cinquième extrait du premier album du trio.


Platine : Est-ce que ça avait changé ta vie que ton nom soit associé à celui de Goldman sur une pochette ?

Michael Jones : Non, l'attitude des gens n'a changé que depuis que j'ai fait mon album solo. Avant, les albums du trio étaient considérés comme les albums de Jean-Jacques, ce qui était de toute façon un peu vrai car il signait toutes les chansons. Jean-Jacques en était tellement conscient et peiné qu'après plusieurs mois d'interviews en commun, où les journalistes ne posaient des questions qu'à lui et, où Carole et moi étions là comme des cons, Jean-Jacques a décidé que les journalistes nous verraient chacun notre tour pendant vingt minutes.


Platine : Comment se sont passées les dernières années du trio ?

Michael Jones : A partir de notre deuxième album " Rouge ", Jean- Jacques avait moins de temps, à cause des chansons pour Pagny, Hallyday, Kaas... Je me souviens que c'est la première fois qu'il rentrait en studio sans avoir ses textes tout à fait finis et la tête un peu ailleurs.


Platine : C'est peut-être aussi pour ça que sur " Rouge ", il y a moins de succès que sur le premier album du trio ?

Michael Jones : Je ne sais pas. Pour ma part, entre 1993 et 1996, j'en ai fait de plus en plus. L'an dernier, j'ai fait tout seul la post-production du live " Du New Morning au Zénith ", mais je ne regrette rien, de plus, je sais depuis longtemps que faire chanter les autres, c'est ce que Jean-Jacques aime. Quand il a enregistré les maquettes de l'album " Il suffira d'un signe ", c'était pour présenter les titres à d'autres interprètes, pas pour les chanter. Ecrire pour les autres, c'était le rêve de Jean-Jacques.


Platine : Où en es-tu avec Jean-Jacques ?

Michael Jones : Tout va bien. Il est venu au mix de mon album et m'a poussé à moins sous-mixer ma voix à l'anglaise, à la mettre plus en avant. Je joue de la guitare sur son nouvel album. Et la prochaine tournée, on sera tous les trois. Sans parler des soirées spéciales Restos du cœur, où on se retrouve comme on l'a fait cet été aux Vendanges du cœur.


Platine : Et avec Carole ?

Michael Jones : Si elle n'est pas venue faire des voix sur mon album, c'est qu'elle faisait le sien. Elle m'a aussi demandé une chanson que j'ai finie trop tard.


Platine : Comment Jean-Jacques a-t-il pu avoir le temps de venir au mix de ton album ?

Michael Jones : Il travaille vite. Quand j'ai fini mon album, il n'avait pas encore ses chansons, et aujourd'hui, quelques semaines après la sortie de mon disque, le sien est déjà prêt.


Platine : Sur les pressages anglais de Céline Dion, tu es crédité sur " To love you again ", le premier titre anglais de " Pour que tu m'aimes encore "...

Michael Jones : J'avais écrit six ébauches d'adaptations anglaises - un couplet et un refrain - en respectant l'esprit de Jean-Jacques. Céline les a d'ailleurs enregistrées en studio. Mais l'équipe de Céline ne les a pas prises en compte. On a préféré des gens plus connus que moi aux Etats-Unis. Le problème, c'est que les adaptations retenues n'ont pas la puissance des mots français. Je pense que Céline va rectifier le tir sur les prochains titres de Jean-Jacques qu'elle fera en anglais.


Platine : As-tu des projets de scène en solo ?

Michael Jones : Avec mon groupe, qui a d'ailleurs joué avec notre trio, on vient de finir une tournée de vingt dates en café-concert très éprouvante, car il faut tout faire tout seul, monter, démonter son matériel... Je chantais aussi près de Grenoble pour une association de jeunes de l'EDF, Energie-emploi, qui se bat pour leur emploi. C'est la continuité des Restos : pas de l'assistanat mais de l'aide, car c'est l'emploi qui rend la dignité à l'homme, pas l'aumône.