Guitarist Magazine n°81
Romain Décoret



Quand Nono, Daran, Michael Jones et Thibauld Abrial se rencontrent, à votre avis de quoi parlent-ils ? De ce pourquoi on leur avait évidemment demandé de venir. Une vraie table ronde des allumés de la guitare ici et maintenant.

Les allumés de la table ronde

Il n'est jamais facile d'organiser une rencontre entre des gens très occupés. L'un peut le 15 quand l'autre est libre le 7, le troisième est disponible à 15 heures quand le quatrième doit impérativement se trouver au même moment sur un plateau de télé. Et pourtant, comment passer à côté de la confrontation d'expériences guitaristiques réussies dans un numéro Made In France ? On a donc usé, abusé même du téléphone, du fac et du tam tam avec pédale de distorsion pour réunir quelques uns de ceux qui représentent la guitare épanouie dans notre doux pays. Une bande des quatre qui rassemble un bel éventail des situations que peut espérer vivre tout aspirant guitar-héros dans des styles et des statuts différents mais pourtant si proches. Réunis par la guitare, place à ces premiers d'une nombreuse classe.

Romain Décoret : Comment avez-vous commencé la guitare, qu'est-ce qui a déclenché l'histoire ?

Nono - Pour moi le déclic a été de voir et d'entendre d'autres guitaristes, Alvin Lee, Jimmy Page, Hendrix, Jeff Beck...

Michael Jones - Pas moi ! (rires). Je voulais être batteur, mais je me suis rendu compte que la guitare marchait mieux pour draguer les filles. C'était au Pays de Galles, au début des sixties, et j'ai vite remarqué que Lennon et McCartney avaient plus la cote que Ringo Starr.

Daran - Un coup de coeur. Je suis né dans une famille de musiciens. Chez moi, il y avait tout ce qu'il fallait, piano, etc. et une vieille guitare italienne dont personne ne jouait, avec vue du Vésuve décalquée. J'ai commandé des cordes à Noël. J'écoutais les disques de ma soeur, Chicago, Creedence.

Thibauld Abrial - Un des musiciens qui jouaient avec mon père (le chanteur Patrick Abrial n.d.r.) a branché une guitare sur une disto et me l'a mise dans les mains. J'avais onze ans, je ne savais pas jouer, mais il a pris la batterie, et j'ai fait ce que j'ai pu. Le son de la disto m'a complètement éclaté.


Romain Décoret : Votre éducation musicale s'est-elle faite en autodidacte ou avez-vous pris des cours ?

Nono – En autodidacte, je travaillais en écoutant des disques, uniquement sur Teppaz.

Michael Jones – Au Pays De Galles, on nous apprend la musique dès la maternelle. Plutôt que de nous donner des jouets, on avait des instruments de musique. J'ai commencé avec le chant, dans des chorales, jusqu'au jour où j'ai entendu les Shadows. C'est ce qui m'a donné envie de jouer.

Daran – J'ai commencé en travaillant sur des disques, mais je crois que j'ai décidé de composer parce que je n'avais pas assez de mémoire pour apprendre les morceaux en entier. J'ai très vite essayé de faire mes propres chansons. Plus tard, quand j'ai accompagné d'autres gens, il me fallait des nuits entières pour apprendre le répertoire.

Thibauld Abrial - Je suis autodidacte, j'ai même débuté en montant tout de suite un groupe, tous avec des amplis de 3 watts. J'ai énormément appris en jouant avec les autres.


Romain Décoret : Vous faites tous une musique d'essence anglo-saxonne, mais si la culture, c'est ce qui reste lorsque l'on a tout oublié, vous reste-t-il des traces de culture musicale française ?

Nono - Je ne veux pas être ridicule mais il y a des trucs de variété française qui m'ont plu, comme Aphrodite Child. J'ai même aimé certaines chansons de Claude François, dont ma soeur avait les disques. Mais ce qui m'a le plus marqué, ce sont les premiers groupes de rock français, les Variations, Martin Circus, Triangle. Les bons groupes de l'époque. Marc Tobaly (Variations) était d'ailleurs un grand guitariste.

Daran – Je n'ai pas grandi en France, alors j'ai loupé toute la génération des chanteurs-auteurs français, Brassens, Brel, Ferré. Je n'ai rien de tout ça, bien que je trouve qu'"Avec le temps" reste une superbe chanson.

Michael Jones - Je crois qu'il reste quelque chose, il s'agit plutôt d'une culture musicale européenne qui est classique...

Daran - La France n'est pas véritablement une terre de culture musicale, il n'y a pas de tradition. Au pays de Rimbaud, les enfants chantent faux, nous sommes loin de l'Irlande...

Michael Jones - Pourtant il y a eu une vague rock en France avant l'Angleterre, au début des sixties. Pendant qu'apparaissaient Johnny Hallyday, les Chaussettes Noires et les Chats Sauvages, nous en Angleterre, nous écoutions encore du skiffle, Lonnie Donegan, Joe Brown. Les Beatles aussi ont commencé avec le skiffle. Et puis, si tu considères la world-music, il existe là, naturellement, une forte influence francophone.

Thibauld Abrial – Du côté de la musique française, j'ai été influencé par la génération de chanteurs-comédiens comme Higelin et dont faisait partie mon père. Tous ces mecs étaient un peu barjos, ils jouaient avec les mots et réalisaient un mélange de chanson ançaise et de rock Parallèlement à cela je suis influencé par les groupes français comme Téléphone et surtout Trust.


Romain Décoret : Quels ont été vos premiers contacts avec le métier ?

Nono – J'ai débuté comme roadie des Variations, pendant deux concerts. Je me suis imposé, j'avais un pote qui les connaissait, ils avaient une galère et j'ai proposé à Marc Tobaly de m'occuper de ses guitares. C'était à la Taverne de l'Olympia et j'en conserve un grand souvenir.

Dama – J'ai commencé à faire du bal à quinze ans, c'est loin ! J'ai intégré Arpèges, un orchestre avec section de cuivres, deux claviers, sono, camion, toute la panoplie. A seize ans, je gagnais 8 000F par mois, pour ne jouer que le week-end. La musique allait de Carlos Santana à Chicago, je m'occupais du répertoire en anglais, chant et guitare. On ratissait l'est de la France et il n'y avait jamais moins de mille personnes par concert. J'ai fait ça pendant deux ans et cela m'a appris à chanter les tubes du moment. Une bonne expérience à condition de ne pas y rester.

Michael Jones – J'ai fait strictement la même chose ! Je suis venu en France la première fois pour jouer avec un trio de rythm'n'blues rock, ce qui nous obligeait à embaucher un accordéoniste pour les mariages. On jouait tous les soirs, en vrais professionnels, alors qu'en Angleterre à la même époque je ne pouvais qu'espérer être semi-pro, avec un autre job dans la journée. Je gagnais en une soirée en France, ce que je pouvais gagner en quinze jours en Angleterre.

Thibauld Abrial - J'ai commencé à jouer avec mon père parce que j'en avais marre du lycée. Je savais que je voulais faire de la musique, j'avais déjà un petit groupe. Il m'a proposé de partir en tournée avec lui et j'ai, bien sûr, immédiatement accepté.


Romain Décoret : Personne ne peut nier que la France regorge de bons guitaristes, mais certains pensent que peu possèdent un son à couper le souffle. Pourquoi à votre avis ?

Nono – Qui est-ce qui n'a pas le son ici (rires) ? Attends, je ne rigole pas, quand tu vas aux USA et que tu branches un Marsha11, c'est autre chose. Le courant en 110 volts change beaucoup de choses, les amplis sont fabriqués et conçus spécifiquement pour fonctionner sur ce voltage.

Daran – Chaque fois que nous jouons au Canada, je m'en aperçois. Les amplis n'ont pas le même grain, la saturation est différente.

Michael Jones – Il y a une question de cycle hertzien aussi. Une différence de 10 hertz entre les USA et la France. Mais n'exagérons pas, le jeu de guitare passe surtout par les doigts, et pour revenir à ta question, qui coupe le souple à qui ?

Thibauld Abria1 – Moi je crois que le premier qui m'ait coupé le souffle au niveau du son, c'est lui (il montre un poster de Jimi Hendrix).

Daran – Pour moi, le premier, c'est Carlos Santana. Je l'ai entendu et la semaine d'après, j'ai acheté une guitare électrique. J'aime bien le son de David Gilmour, et aussi celui de Sonny Landreth et Ben Harper.

Michael Jones – J'ai une anecdote au niveau du son. Quand je suis allé enregistrer le dernier album de Jean-Jacques Goldman au studio ICP à Bruxelles, j'ai fait les guitares avec l'aide de Patrice Tison, la science en personne. Il y avait une chanson qui nécessitait un vrai mur de son. Nous avons essayé tous les amplis du studio ensemble, une zone sinistrée ! Patrice est arrivé, avec une méthode qu'un acousticien lui a enseignée. Il sélectionne d'abord la configuration de micros sur la guitare qui va être utilisée, il la pose à terre et met un chiffon sur le manche pour éviter le feedback, pousse le volume de l'ampli à fond et cherche les fréquences avec les boutons de tonalité de l'ampli en suivant le souffle. Dès qu'il entend l'accrochage du souffle et des graves, médiums et aigus, il s'y tient. Tu peux ensuite jouer au volume qui te convient, avec la certitude que c'est le son le plus fidèle de la guitare qui sera reproduit. J'ai adopté cette méthode depuis et ça marche, sauf dans le cas d'un préampli.

Nono – Le son dépend souvent de l'air du temps, avec la même guitare et le même ampli, tu sonnes différemment à deux jours d'intervalle.

Thibauld Abrial - C'est surtout une question d'état d'esprit, de ce que tu as envie d'entendre. Mais il faut dire aussi que les groupes français des sixties et seventies n'avaient pas les moyens d'avoir le son, les sonorisateurs ou même le matériel.


Romain Décoret : A propos, que pensez-vous des studios actuels français et de leurs ingénieurs du son ?

Michael Jones – Il y a d'excellents ingénieurs du son en France, les deux meilleurs dans la variété française sont Andy Scott et Kramer...

Nono – Oui, mais ils n'aiment pas les guitares, ils s'occupent de la batterie pendant trois heures et le reste vient se greffer dessus. Je m'occupe moi-même du son des guitares pour l'album de Trust que nous sommes en train d'enregistrer et je m'aperçois qu'aucun H.P. du baffle Marshall n'a le même son. Il y a beaucoup de paramètres, choix du H.P., placement des micros...

Daran – Le son est un tout. Parfois tu as un son de guitare d'enfer, mais il est impossible de l'incorporer dans le mix.

Romain Décoret : Comment-vous sentez-vous dans ce métier en France, en comparaison avec les autres pays européens où vous tournez ? En Allemagne, par exemple, le circuit des concerts est beaucoup plus développé...

Daran – C'est vrai, mais faux si tu parles du complexe français. Je fais beaucoup de festivals en Allemagne, en Suisse, au milieu de groupes comme Rage Against The Machine, et personne n'y voit aucun inconvénient. Il n'y a pas de complexe à avoir, de l'autre côté dela frontière les gens ne pensent pas en ces termes.

Nono – Il y a quand même un problème de structure, par exemple à la télé, à part "Taratata", il n'y a pas de musique live. Nagui et Arthur font jouer des musiciens en direct, mais c'est quand même un peu le désert.

Daran – L'autre problème est qu'il n'y a pas en France assez de lieux où tu peux voir un groupe pour le prix d'une bière. Quand un kid a payé 250 F pour voir le concert de Machin au Zénith, il ne peut plus se permettre de dépenser 100 F pour voir un groupe qu'il ne connaît pas. A Montréal, dans chaque bar il y a un groupe. A âge égal les musiciens étrangers ont 3 000 heures de vol quand les français ont fait la MJC locale et un ou deux bars. La différence est vitale, parce qu'en jouant beaucoup, tu apprends à faire des choeurs, à placer la voix et les chorus. Si tu joues peu, il faut tout réapprendre à chaque concert et beaucoup finissent par se cacher sur scène, par se distancier. Alors qu'un trio, par exemple, c'est trois instruments, trois voix, point. Il ne faut s'occuper que de cela et à fond. Les Américains, ont peut-être une naïveté qui finit par se remarquer, mais ils sont dedans, qu'ils jouent un accord ou un solo.

Thibauld Abrial . En plus ici, les lieux ont des problèmes de voisinage, on est obligé de jouer à faible volume.

Michael Jones - Ceci dit, je me souviens qu'au début des années 70, les musiciens français sortaient tous du conservatoire et ils avaient une vision intellectuelle de la musique, oubliant que la musique était faite pour l'homme de la rue. C'est de là qu'est venue l'idée que les musiciens français n'avaient pas le feeling. Keith Richards n'est pas un guitariste fantastique, mais il fait passer le message.


Romain Décoret : La présence sur scène, c'est instinctif ou ça se travaille ?

Daran – Tu l'as ou non, mais ça se travaille aussi. Parfois ici les mecs sont jaloux quand ils voient Maceo Parker mettre le feu simplement avec sa batterie. Ils se disent: «je joue mieux». Seulement Maceo Parkerpeut faire lever les gens rien qu'en changeant le rythme de sa charley.

Nono – Certains ont l'aura, d'autres non. J'ai vu Thibault très jeune sur scène et ça dégageait. D'autres, même s'ils jouent la mort, ne font rien passer.

Michael Jones – Il n'y a pas de règle. Prends Angus Young, c'est un bon guitariste, il court dans tous les sens et on ne voit que lui. Nuno Bettencourt lui ne bouge pratiquement pas et est pourtant charismatique.


Romain Décoret : Existe-t-il une différence entre le public français et les autres ?

Nono – Il y a déjà une différence entre les publics français suivant les régions. Ce que personne ne conteste, c'est que le public français tape dans ses mains sur les temps forts, le 1 et le 3. Quand ils commencent à faire ça, tu as intérêt à avoir un bon son de retour pour ne pas perdre le rythme.


Romain Décoret : Vous devriez peut-être leur apprendre, au fait que pensez-vous des écoles de guitare qui proposent un cursus professionnel ?

Daran – C'est bien, même s'il y a un mélange de fils à papa qui se font plaisir parce qu'ils peuvent se payer les cours et de talents véritables. Mais j'y crois forcément puisque mes bassiste et batteur actuels sortent du CMCN, je peux te dire que cela s'entend.

Thibauld Abrial – Il reste important de trouver l'équilibre entre les cours et le travail personnel, c'est la clé de la créativité.

Michael Jones – C'est très bien, comme les master-clases, un beau moyen d'apprendre qui m'aurait ravi quand je débutais.

Nono – Je crois qu'il faut des écoles de guitare, mais que rien ne remplacera la motivation et l'instinct.


Romain Décoret : Quels sont vos rapports avec les maisons de disques ?

Michael Jones : Le marché du disque a changé. Je me souviens que quand je voulais acheter un disque en France, je demandais au disquaire, il me faisait écouter et je me décidais. Maintenant le disque est un produit de grande distribution. Et il me semble qu'avant, un artiste était signé pour son talent et qu'aujourd'hui pour le chiffre d'affaires.

Daran – Je dirais l'inverse. Avant, ils pouvaient faire du 45t pas cher pour un « coup », maintenant on ne vend pratiquement que de l'album et il faut miser sur des gens artistiquement plus solides.

Nono – Aujourd'hui la stratégie des maisons de disques est simple. Il y a un score à atteindre très rapidement, sinon au revoir. Si tu parviens au minimum, tu as une chance d'être développé.

Thibauld Abrial – Pourtant les coûts de fabrication des albums ont diminué. Mais il n'y a pas de politique de développement, quand un groupe marche, les autres sont mis à la poubelle...

Michael Jones – Le staff des maisons de disques sortait avant de la musique, ex-musiciens, ex-disquaires, ex-D.J., mais maintenant ils viennent des grandes écoles, et n'ont plus aucune passion.

Daran – La seule stratégie viable pour un artiste est de tout gérer à l'extérieur de la maison de disques, tes scènes, tes tournées, en montant ta propre société.


Romain Décoret : Que pensez-vous du problème des musiciens de studio anglo-saxons qui remplacent parfois les Français pour moins cher ?

Michael Jones – Ce n'est pas le tarif des musiciens qui compte, ce sont les charges sociales. Pino Palladino pend deux bâtons pour jouer mais il fait quatre titres pour ce prix. Un musicien français est moins cher, mais il faudra compter une séance pour un titre, donc quatre séances, facturées avec charges sociales, etc. Soit il faut obliger les musiciens étrangers à payer des taxes, soit on allège le système social... De toutes façons ça ne changera rien pour le gouvernement, 80% des spectacles aujourd'hui sont au noir, pas déclarés. Pourquoi ? Parce que les charges sociales sont écrasantes, un patron de bistrot, avec sa marge sur les boissons ne peut pas payer les musiciens plus les charges...


Romain Décoret : Quelles sont vos espérances de musicien d'aujourd'hui ?

Daran - Je me lève tous les matins en me disant que je mène une vie de rêve, faire de la musique. J'en rêvais déjà à l'âge de dix ans. Le seul moyen d'avancer est la scène, le disque n'est qu'une cerise sur le gâteau, à la merci des amours et des désamours.

Nono - Il faut garder la foi et l'espoir, mais aussi avoir les nerfs solides et de la conviction. Tant que tu vis chez tes parents, ça va, mais dès que tu es marié avec des enfants, c'est beaucoup plus dur. C'est là qu'il faut insister.

Thibauld Abrial - Même pour un mec de vingt ans, c'est dur. Il y a un tel manque de communication entre les musiciens, les maisons de disques et les promoteurs. Même entre musiciens de différentes tendances d'ailleurs.


Romain Décoret : Mais à part cela, tout baigne ? Tous - Evidemment.